Bridging the gap
L'identité noire à travers les générations : honorer le passé pour construire l'avenir
Par Blackness Team
Bridging the gap
Par Blackness Team
On nous demande souvent ce que veut dire notre nom. La réponse tient dans une conjugaison. « We are » : au présent. Pas ce qu'on a été. Pas ce qu'on regarde derrière soi. Ce qu'on est. Ce présent-là, chaque génération avant nous a dû aller le rechercher, puis le transmettre.
Carter G. Woodson l'avait mesuré dès 1933. L'historien afro-américain, qui a fondé ce qui est devenu le Black History Month, écrivait dans The Mis-Education of the Negro qu'un peuple sans histoire, sans tradition reconnue, « devient un facteur négligeable dans la pensée du monde ». Il ne parlait pas d'un manque de culture. Il parlait d'un peuple qu'on cesse de prendre au sérieux, et qui finit par ne plus se prendre au sérieux lui-même.
Marcus Garvey, qui a fondé sur cette conviction le plus grand mouvement de masse noir de son époque, le disait par l'autre bout. En 1923, dans Philosophy and Opinions : « L'histoire est le repère qui nous oriente vers la véritable route de la vie. » Un repère ne dicte pas où aller. Il dit où l'on se trouve, et c'est à partir de là qu'on choisit. Le passé n'est pas un souvenir. C'est une boussole.
C'est la première chose qu'on a comprise en montant cette marque. On pensait qu'un héritage se transmettait tout seul, comme un objet qui passe de main en main, et qu'il suffisait d'être né quelque part pour en recevoir sa part. C'est faux. Un héritage n'existe que tant que quelqu'un décide de s'en occuper, et l'identité noire disparaît si personne ne va la chercher.
Ça demande trois choses, et elles nous incombent à tous. L'apprendre, parce que personne ne nous l'enseignera par défaut. La faire, parce que ce qu'on vit aujourd'hui sera l'histoire de ceux qui arrivent plus tard. Et la transmettre, sans quoi les deux premières ne servent à rien.
Nos aînés s'en chargeaient par la voix. Les griots, djeli en langue mandingue, en sont la figure la plus connue en Afrique de l'Ouest : ils conservent les généalogies, les traités, les récits fondateurs, et les restituent de mémoire, sur plusieurs générations. En Afrique australe, les imbongi tiennent un rôle comparable.
Un tel système a une force et une fragilité, et ce sont les mêmes : tout repose sur des personnes. L'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, formé lui-même à cette tradition orale, a passé sa vie à la sauver. Devant la Conférence générale de l'UNESCO, en 1960, il déclare considérer « la mort de chacun de ces traditionalistes comme l'incendie d'un fonds culturel non exploité ». La formule deviendra plus tard l'aphorisme sur la bibliothèque qui brûle.
Car si nous ne racontons pas notre histoire, d'autres s'en chargent, et rarement à notre avantage. La romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie l'a rappelé sur la scène de TEDGlobal, en 2009 : « Les histoires ont servi à déposséder et à diffamer, mais elles peuvent aussi servir à donner du pouvoir et à humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d'un peuple, mais elles peuvent aussi réparer cette dignité brisée. »
Le même outil, deux usages opposés. C'est ce qui rend la transmission urgente : un récit qu'on ne porte pas soi-même finit porté par quelqu'un d'autre.
Fédérer une communauté autour de la fierté d'être afrodescendant, c'est ce qu'on a toujours souhaité faire. Cette phrase nous a donné la force pour commencer.
C'est notre devise, et elle se lit dans cet ordre. Sans passé, il n'y a pas d'avenir à embrasser.
Frederick Douglass refusait pourtant qu'on célèbre le passé pour lui-même. Né en esclavage, devenu la voix de l'abolition américaine, il posait dans son discours du 5 juillet 1852 la seule condition qui vaille : « Le passé ne nous concerne que dans la mesure où nous pouvons le rendre utile au présent et à l'avenir. » Il ne théorisait pas. Il parlait d'un passé qu'il avait vécu.
Une mémoire qui ne construit rien n'est qu'une commémoration.
C'est là qu'on se situe, et c'est pour ça qu'on fait des vêtements plutôt que des discours.
Ce qu'on porte raconte quelque chose, qu'on le veuille ou non : d'où l'on vient, ce qu'on refuse d'oublier et ce qu'on compte devenir. Nos pièces sont pensées comme ces récits transmis d'une génération à l'autre : durables, assumées, faites pour être portées longtemps. On ne cherche pas à illustrer une culture. On cherche à en faire partie.
Notre nom n'est pas un constat. C'est une conjugaison au présent.
We are blackness.
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