Bridging the gap
Sodabi : l'eau-de-vie sacrée du Bénin et la mémoire des ancêtres
Par Blackness Team
Bridging the gap
Par Blackness Team
La libation¹ est millénaire. Le sodabi n'a qu'un siècle. C'est pourtant lui qu'on verse aujourd'hui aux ancêtres. Cette histoire explique pourquoi.
En 1951, un journal colonial de Cotonou le titrait « calamité n° 1 du Dahomey ». Le regard extérieur en fait encore un alcool de fortune, qu'on distillerait faute de mieux. Le sodabi est tout autre chose : une eau-de-vie de vin de palme, née au Bénin. Et c'est d'abord un liquide de relation. On ne le boit pas en premier, on le verse d'abord. Quelques gouttes au sol, pour ceux qui précèdent.
Une naissance, un mariage, un deuil, un visiteur qu'on accueille : le sodabi est là. Dans la dot, il fait partie du protocole. Dans un accord entre deux familles, il tient lieu de signature. Une étude menée à Lomé par les chercheurs de RAPAA le mesure : deux tiers des consommateurs interrogés l'associent aux cérémonies religieuses et familiales. On ne trinque pas avec le sodabi. On s'engage avec lui.
Dans l'équipe, on connaît sa place : dans la valise qui revient de Cotonou, calé entre les vêtements. Le sodabi n'est pas un souvenir de voyage. C'est un morceau de chez soi qu'on emporte avec nous.
En préparant cette collection, une question nous a arrêtés. Le sodabi naît dans les années 1920. La libation, elle, se pratique depuis des millénaires. Pourquoi une boisson si jeune occupe-t-elle une place si ancienne ?
La réponse commence par le palmier. Bien avant la distillation, on versait le vin de palme, l'atan en fon, tiré du même arbre. Le sodabi arrive avec Bonou Kiti Sodabi, tirailleur dahoméen rentré de la Première Guerre mondiale. Il y a observé les alambics des campagnes françaises. Avec son frère Gbèhalaton, au village de Sèdjè Houégoudo, il distille d'abord la banane fermentée. En 1926, les deux frères appliquent la technique au vin de palme. Un fût, un tuyau de cuivre, une jarre. Dix litres de vin pour un litre d'eau-de-vie.
Les villages voisins viennent acheter la boisson des frères Sodabi. En fon, on l'appelle le sodabihan : la boisson de monsieur Sodabi. L'usage a raccourci le mot. Il reste sodabi.
Le vodun n'a pas attendu le sodabi. C'est le sodabi qui a mérité sa place dans le vodun. Il a pris le relais de l'atan : plus fort, plus durable, distillé au village. Pas une relique. Un relais.
Emmanuel Akyeampong, historien ghanéen, professeur à Harvard, 1996
L'akpeteshie, c'est le cousin ghanéen du sodabi : un gin local distillé, interdit lui aussi par l'administration britannique. Quand les tarifs sur le gin importé grimpent en 1930, les travailleurs ne peuvent plus se le payer. Ils se tournent vers l'akpeteshie. Ça menace directement les revenus coloniaux tirés de l'alcool d'importation. Même ressort économique qu'au Dahomey, sous un autre drapeau. Sa légalisation devient l'un des tout premiers actes du Ghana indépendant, en 1957. Ce que le professeur Akyeampong documente au Ghana éclaire ce qui s'est joué au Bénin. Partout où une eau-de-vie locale concurrençait l'alcool d'import, la colonie l'a interdite. Partout l'indépendance l'a relevée.
En 1931, l'administration coloniale française interdit le sodabi. Production, détention d'alambic, commerce : tout devient délit. Amende et prison à la clé.
Le motif officiel parle de protéger les palmeraies. Les archives disent autre chose. On y cherche en vain des arguments de santé publique. Le sodabi menaçait l'huile de palme et l'alcool d'importation, dont vivaient les maisons de commerce de Marseille. En 1937, le botaniste de l'administration constate lui-même que les palmeraies ont grandi : les paysans plantaient plus de palmiers qu'avant. L'argument écologique était faux, et su comme tel.
Il faut dire ce qu'était la vie des paysans à ce moment-là. La crise des années 1930 fait s'effondrer les prix de l'huile de palme, pendant que l'impôt colonial, lui, ne baisse pas. Distiller devient le seul revenu qui tienne. Les paysans n'ont pas distillé par caprice. Ils ont distillé pour rester debout.
La répression, elle, était réelle. Des centaines de procès dans les années 1930. En 1950, les tribunaux prononcent quatre cents années de prison cumulées. Parmi les condamnés, des femmes : distillatrices, commerçantes. Ce n'était pas une politique de santé. C'était une politique commerciale, appliquée par les tribunaux.
Et pourtant, pendant quarante-quatre ans, le sodabi n'a jamais cessé de couler. Dans les cours, la nuit, aux mariages, aux funérailles, devant les vodun. L'interdiction tombe en 1975. La même année, le Dahomey devient le Bénin.
Elle ne prétend pas résumer un siècle d'histoire dans un vêtement. Elle veut rappeler ce que ce siècle prouve : un héritage ne se conserve pas, il se continue. Avec l'arbre qu'on a, la technique qu'on a rapportée, le geste qu'on n'a jamais lâché.
Le design qui l'accompagne le dit en une phrase : « The first glass is for them ». La première part est pour eux. Porter ces pièces, c'est porter ce geste. Pas comme un costume. Comme une évidence retrouvée.
¹ Libation : le geste de verser quelques gouttes d'une boisson au sol avant de la boire, pour la partager avec les ancêtres et les divinités. Ce n'est pas une perte. C'est une adresse : on donne la première part à ceux qui précèdent, comme on sert d'abord un aîné à table.
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